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lundi 13 mars 2006, napetrak'i / mis en ligne par Nary David Jaomanoro publie un recueil de nouvelles… On attendait cela depuis longtemps. Depuis 1993, pour être exact, l'année où une nouvelle de David Jaomanoro, « Funérailles d'un cochon », avait remporté le prix RFI. Elle avait été publiée l'année suivante, avec d'autres nouvelles lauréates, dans un recueil collectif. Republiée dans le gros volume Omnibus consacré à l'océan Indien. Entre-temps, David Jaomanoro avait reçu la médaille d'or des Jeux de la Francophonie à Tana, en 1997. On avait pu lire quelques textes de lui ici ou là, dans « Revue noire », notamment. Ou, plus récemment, dans l'ouvrage composé par Dominique Ranaivoson, « Chroniques de Madagascar ». Sa collaboration avec Rajery, quand il avait écrit le texte de la chanson « Viavy » sur l'album « Volontany », avait été remarquée. Mais, en fait, il semblait avoir plus de chance avec le théâtre. Sa pièce « La retraite » avait été publiée, « Tanguena » avait été adapté à la scène au Centre culturel Albert Camus. C'est donc un grand bonheur de voir paraître enfin un recueil de nouvelles, « Pirogue sur le vide », chez un éditeur - les Editions de l'Aube - qui a dans son catalogue un prix Nobel de littérature, l'écrivain d'origine chinoise Gao Xingjian et Vaclav Havel, qui fut dix ans président de la république tchèque. Entre autres. « Notre » David Jaomanoro est donc en belle compagnie, et il le méritait bien. Son livre est en effet de très belle facture. On en connaissait certaines pages, mais de les trouver rassemblées avec celles qu'on ne connaissait pas encore leur donne une force supplémentaire : celle d'un écrivain à maturité, capable, à la manière d'un Raharimanana, de parler de tout sur le ton d'une poésie âpre, qui bouscule les esprits. Installé à Mayotte depuis quelques années déjà, il puise à plusieurs sources, et ses textes sont au point de rencontre d'une triple culture : française, puisque c'est la langue qu'il utilise, malgache, bien sûr, mais aussi comorienne. La phrase fait le va-et-vient entre ces trois enracinements. Prenons la nouvelle d'ouverture, « Le rêve d'Assiata ». Moins de dix pages (mais quelles pages !) pour dire une terrible nuit de noces, un combat entre celle qui est encore presque une enfant et son mari dont elle devient la quatrième femme. Le destin pèse sur Assiata, qui est la narratrice de sa propre histoire, et qu'elle clôt sur ces mots : « Je suis finie. » David Jaomanoro n'est pas un auteur confortable. Il fouille des blessures anciennes, ravive les douleurs. Il s'en prend aux traditions et aux rapports de force qu'on ne voit plus à force de les vivre au quotidien. La lumière qu'il jette sur le monde est crue, brutale. Ce n'est pas pour autant un monde sans espoir. La dernière nouvelle, « Ndzaka Lapiné » (qu'il faut comprendre « l'apnée », parce que Ndzaka est une spécialiste du plongeon), est l'histoire d'une autre fillette, étalée celle-ci sur plusieurs années. Elle paraît être une proie facile pour les jeunes caïds du coin - nous sommes à Mayotte, mais cela pourrait être n'importe où ailleurs. Mais elle a de la ressource, et elle fait mieux que se défendre. Elle se bat, elle tue… Non, décidément, lire David Jaomanoro n'est pas ce qu'on appelle une partie de plaisir. Il vous jette souvent la violence à la figure, et il est peu de moments paisibles. Il remplit parfaitement, en cela, son rôle d'écrivain : être un éveilleur plutôt qu'un endormeur. On n'est donc pas surpris qu'il ait été choisi, avec 39 autres écrivains francophones, comme invité du Salon du Livre de Paris, qui s'ouvre dans quelques jours. Avec le Grec Dimitri Analis, le Béninois Florent Couao-Zotti, les Congolais Emmanuel Dongala et Alain Mabanckou, la Sénégalaise Ken Bugul, la Hongroise Agota Kristof, la Belge Caroline Lamarche, l'Algérien Boualem Sansal, et tous les autres. Là aussi, David Jaomanoro sera en belle compagnie. Pierre Maury David Jaomanoro, « Pirogue sur le vide et autres nouvelles ». Postface de Dominique Ranaivoson. Editions de l'Aube, coll. Regards croisés, 221 pages. … et il nous en parle Comment vous sentez-vous entre les trois cultures qui habitent « Pirogue sur le vide », celle de la langue française, celle de vos origines malgaches et celle de votre résidence comorienne ? Est-ce harmonieux ou écartelé ? Je maîtrise les trois langues, dont une d'adoption, le français, et deux héritées, le malgache de Madagascar et la variante mahoraise, le shibushi. Une quatrième langue vient enrichir les trois premières, le shimaore que je ne maîtrise pas totalement. Elles s'interpénètrent, s'enrichissent mutuellement. Il n'y a pas de conflit, ne serait-ce que d'ordre diglossique. Les personnages féminins sont saisissants. Y êtes-vous particulièrement attaché ? Oui. La figure féminine me fascine. Pleine de force et de faiblesse. Avérée et mystérieuse. Ne craignez-vous pas des réactions irritées, comme cela pu arriver à Raharimanana, devant la noirceur de ce que vous décrivez ? Avez-vous envie de vous en justifier, ou pouvez-vous plus simplement l'expliquer ? Irrité ! je le suis plus que certains. Je n'ai pas envie de me justifier. J'écris les choses qui me font mal, et peut-être pas qu'à moi. Je suis prêt à assumer, je ne peux qu'assumer ce que j'ai écrit. Faute de pouvoir me substituer au politique, là n'est pas mon propos, je donne à voir des situations qui méritent réflexion. Les lecteurs qui connaissaient vos textes attendaient depuis longtemps, de votre part, un ouvrage comme celui-ci. Pourquoi ont-ils dû patienter si longtemps ? J'essayerai d'être moins rare dorénavant. Promis. Propos recueillis (par courriel) par Pierre Maury |
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