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HENRI RAHARIJAONA
lundi 11 avril 2005, napetrak'i / mis en ligne par Nary Jacques Rabemananjara, le devoir de mémoire par Henri Raharijaona
Jacques Rabemananjara, illustre patriote, homme d'Etat, écrivain de talent, poète émérite qui a su constamment allier, dans ses écrits, l'ardeur du poète en quête de la consécration littéraire et la ferveur du nationaliste ayant combattu, souffert et s'étant pleinement investi pour que la Nation malgache reprenne et conserve sa place parmi les Etats indépendants, s'en est allé rejoindre le monde des ancêtres. En ces jours de tristesse, nous ne pouvons oublier l'un des poèmes vibrant d'émotion mais également d'espoir qu'il avait écrit alors qu'il était incarcéré à la Maison de Force de Nosy-Lava : Ô Liberté Ile Ile aux syllabes de flamme Jamais ton nom Ne fut plus cher à mon âme ! Il Ne fut plus doux à mon cœur ! Ile aux syllabes de flamme Madagascar ! Qui soufflera de nouveau, mes Ancêtres, Dans l'antsiva du ralliement et de la paix ? Qui fera retentir la Kaïamba sonnante Madagascar !... Jacques Rabemananjara a connu successivement l'enthousiasme du jeune intellectuel créant dès 1936 "La Revue des Jeunes de Madagascar", l'apprentissage de la vie politique comme conseiller des premiers Députés de Madagascar à l'Assemblée Nationale constituante française en 1945 et la participation directe à la vie nationale politique, ayant été l'un des fondateurs du MDRM et élu Député à l'Assemblée nationale française le 10 novembre 1946. Mais il a également connu après l'insurrection de 1947 la comparution en justice, la Maison de force de Nosy-Lava, la liberté sous condition en France de 1956 à 1960, les honneurs du pouvoir jusqu'en 1972, puis l'exil volontaire et la reprise de ses activités d'homme de lettres. Durant toute cette vie intense, Jacques Rabemananjara dont les dernières fonctions exercées à Madagascar étaient celles de vice-président du gouvernement, ministre des Affaires Etrangères, a toujours su rester fidèle à la double vocation qu'il s'est donnée et qu'il a assumée dans un unique et même élan : l'homme de culture et l'homme d'Etat constamment engagé dans le combat pour l'épanouissement de la conquête de la dignité pour son pays. Il disait lui-même : "la solidarité du poète avec son peuple n'est pas libre. Elle constitue le fondement de sa poésie et en assure la seule chance de grandeur et de beauté. La raison d'être de son œuvre est son originalité existentielle". Evoquant le double privilège du poète, le vice-président Jacques Rabemananjara déclarait : "Ce n'est pas seulement un être attentif à la visite imprévue de l'inspiration ; il est aussi par vocation chargé d'une mission spécifique, celle de communiquer aux autres des messages, le secret dont les dieux lui ont fait don". L'extrême richesse de son existence, la somme d'expériences qu'il a vécues, le rôle éminent qu'il a joué dans l'exercice du pouvoir et dans la vie politique de son pays, les distinctions littéraires qui ont couronné son œuvre poétique et ses écrits ont fait du vice-président Jacques Rabemananjara une personnalité exceptionnelle, hors du commun, qui appartient désormais à l'Histoire de son pays. En hommage à son souvenir et dans la conviction qu'un devoir de mémoire s'impose, par reconnaissance et par respect, une petite équipe d'amis fidèles et d'anciens collaborateurs a rassemblé dans les développements qui suivront quelques éléments marquants de l'itinéraire politique et littéraire qu'il a suivi. L'enfance et la jeunesse Né à Maroantsetra en juin 1913, il a fréquenté l'école officielle de Maroantsetra. On sait qu'à l'époque, l'école officielle correspondait à l'école primaire, mais les programmes y étaient conçus pour dispenser un enseignement destiné à l'usage exclusif des enfants malgaches placés sous le statut de l'"indigénat". Ses premières années d'adolescence et de jeunesse se passèrent dans le milieu sécurisant de sa famille à Maroantsetra. On rapporte que très tôt, son grand-père lui avait prédit : "Tu iras loin mon fils, tu feras des choses exceptionnelles, tu voyageras dans les airs comme les oiseaux". Grâce à des contacts avec un missionnaire ami de la famille, il fit un séjour à Sainte-Marie, effectua une scolarité au Petit Séminaire et eu la possibilité d'entrer au Grand Séminaire à Antananarivo où il franchit avec succès le cycle des "humanités". Déjà au grand Séminaire, Jacques Rabemananjara se distingua par une intelligence exceptionnelle qui aurait pu lui permettre de réussir dans des études scientifiques : il s'était notamment révélé un brillant étudiant en mathématiques. Mais une autre voie s'ouvrit pour lui : il découvrit avec passion la littérature française et en particulier les auteurs du XVIe et du XVIIe siècles. Il eut beaucoup d'admiration pour J.J. Rabearivelo, poète d'expression française, et commença lui-même à écrire des poèmes. J.J. Rabearivelo eut beaucoup de considération pour le jeune poète auquel "il avait transmis le flambeau". Pour faire face aux difficultés de la vie, Jacques Rabemananjara donna des cours de latin et de grec et franchit des épreuves d'un concours qui lui permit de commencer une carrière administrative ; il figura ainsi parmi les fondateurs du premier Syndicat des fonctionnaires malgaches. Mais dans le même temps, il continua à écrire des poèmes et créa et anima avec un groupe d'amis "La Revue des Jeunes de Madagascar". La publication était en langue française. Une dizaine de numéros furent publiés, mais l'initiative ne fut pas appréciée par une administration méfiante qui craignait l'impact des tendances nationalistes des auteurs. La Revue connut de multiples difficultés et disparut. A 26 ans, Jacques Rabemananjara fut désigné pour faire partie de la délégation malgache invitée aux manifestations du 150ème anniversaire de la Révolution française de 1789. Il eut ainsi l'occasion d'effectuer un voyage en province. Il fit la connaissance du ministre français Georges Mandel connu pour son énergie et sa droiture d'homme d'Etat. Jacques Rabemananjara devint membre de son cabinet. Mais par ailleurs, il avait commencé des études de lettres à la Sorbonne, le menant à la licence de lettres classiques. Il n'en continua pas moins à rédiger des poèmes et fut introduit dans les cercles littéraires par d'éminentes personnalités du monde littéraire et universitaire. Il se lia d'amitié avec des hommes de lettres africains dont les noms illustrèrent l'histoire politique et la vie culturelle des Pays d'Afrique : Allioune Diop, Léopold Sedar Senghor, Louis Benhazin, Abdoulaye Ly, Dialta. Il fit ainsi partie de l'équipe d'écrivains qui créèrent et animèrent la Revue "Présence Africaine". Itinéraire politique En 1945, se trouvant encore en France après la fin de la guerre, il resta fidèle au choix politique qu'il avait déjà exercé en 1936 lors de la création de "La Revue des Jeunes de Madagascar" : fervent nationaliste, il devint un des conseillers des Députés malgaches de l'Assemblée constituante française de 1945. Il figura parmi les fondateurs du MDRM. Rentré à Madagascar, il se présenta comme député dans la 2e circonscription (côte Est) et fut élu aux côtés des Députés Raseta et Ravoahangy Andrianavalona. Il ne pourra cependant pas siéger dans cette nouvelle Assemblée car le soulèvement national de mars 1947 mit fin à toute vie politique à Madagascar et provoqua une vaste répression sur l'ensemble du territoire malgache. On sait que le MDRM fut désigné comme l'instigateur et l'organisateur de l'insurrection. Jacques Rabemananjara fut arrivé, livré aux violences des forces de répression et comparut, avec les Députés Raseta et Ravoahangy Andrianavalona ainsi que tous les élus aux différentes instances de la République Française dont le conseil de la République, devant la cour criminelle siégeant exceptionnellement au Palais d'Andafiavaratra. Il fut condamné à une peine de travaux forcés à vie. Il fut incarcéré à Antananarivo puis transféré à la Maison de Force de Nosy-Lava. Après plusieurs années de captivité et d'isolement, il fut transféré et détenu à Calvi (Corse) à la suite de la promulgation de la loi française d'amnistie du 27 mars 1956, il fut libéré sous conditions et pu revenir à Paris mais placé sous la surveillance de la police, ne pouvant pas exercer d'activités politiques. Il collabora cependant à des journaux, travailla pour la Revue "Présence africaine" et fit une tournée de conférences sur le thème "Nationalisme et problèmes malgaches". Par ailleurs, l'amnistie dont il avait bénéficié fut assortie d'une condition lui interdisant le retour à Madagascar et toutes activités jusqu'en 1963 : l'objectif était manifestement de lui interdire ainsi d'ailleurs qu'aux deux autres Députés toute participation à une nouvelle organisation de futur Etat malgache. En 1957 en effet la loi-cadre avait accordé une large autonomie au territoire de Madagascar et il paraissait certain que l'indépendance de Madagascar ne saurait tarder. En 1960, un fait nouveau intervient. En conformité avec la nouvelle constitution française de 1958, la République malgache entreprit de négocier l'obtention de son indépendance. Des accords particuliers furent paraphés à cet effet en avril 1960, et l'indépendance fut proclamée le 26 juin 1960. Les mesures prévues à l'encontre des 3 députés furent levées et ils purent rentrer à Madagascar en juillet 1960. Des élections législatives furent organisées le 4 septembre 1960 pour la formation de la nouvelle Assemblée nationale malgache. Les 3 députés se portère C'est dans une ambiance de recueillement total que le corps de Jacques Rabemananjara a été inhumé hier vers 19 heures dans un caveau provisoire du cimetière d'Anjanahary, en présence du Président de la République, Marc Ravalomanana. Ambiance également de piété et de respect qui a commencé dès vendredi soir, quand sa dépouille mortelle a été accueillie à l'aéroport d'Ivato par le Premier ministre, Jacques Sylla, le Président de l'Assemblée Nationale, Lahiniriko Jean, des membres du gouvernement, des députés et des sénateurs. Nirina R. Les autorités étatiques malgaches se sont beaucoup impliquées dans tout le cérémonial. Outre les membres de sa famille, nombreux sont également ceux, civils et militaires, anciens combattants nationalistes, à se déplacer à Ivato, à rallier le gymnase d'Ankorondrano pour les veillées mortuaires et les présentations de condoléances, à assister à la messe de requiem à la cathédrale catholique d'Andohalo et au cimetière d'Anjanahary. L'hymne du MDRM en 1947 « Madagasikara tanindrazanay » qui a été à maintes reprises entonné par les chorales, a rappelé à toute l'assistance le sentiment de patriotisme qui a animé Jacques Rabemananjara tout au long de sa vie, à Madagascar comme en France. Identité malgache
Décédé le 2 avril à Paris à l'âge de 92 ans, marié à Marcelle Raffin, père de quatre enfants, grand-père de treize petits-enfants et de trois arrières petits-enfants, Jacques Rabemananjara a eu droit à des funérailles nationales auxquelles les différents ministères se sont relayés pour lui rendre hommage. Il a aussi été élevé, à titre posthume, à la dignité de Grand Croix de 2ème classe de l'Ordre National malagasy par le Grand Chancelier Etienne Ralitera. Député français pendant la période coloniale, ministre des Finances et des Affaires étrangères et vice-président de la République malgache à l'indépendance de l'île, écrivain et poète, fervent patriote, telle est l'image qui restera à jamais gravée dans l'histoire en souvenir de ce grand homme d'Etat malgache qui faisait figure de successeur du président Philibert Tsiranana au début des années 1970. Surnommé « chantre de la négritude », ami de l'ancien président sénégalais Léopold Sédar Senghor et contemporain du poète martiniquais Aimé Césaire, il avait obtenu le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française en 1988. Il a ainsi laissé sa trace pour les générations futures par les nombreux livres et recueils de poésie teintés de l'identité malgache qu'il a écrits. Mausolée - Anjanahary
Des funérailles et des honneurs mérités et justifiés donc pour Jacques Rabemananjara, pour lesquels sa famille a exprimé ses remerciements au Président Ravalomanana et à son gouvernement, à la population malgache et à l'église. Et ce, malgré le peu d'empressement dont les Tananariviens ont fait preuve pour lui rendre ce dernier hommage et malgré les critiques qui ont été émises sur le choix du gymnase d'Ankorondrano, qui a pris le pas sur le Palais des Sports et de la Culture de Mahamasina, et du cimetière des indigents à Anjanahary, plutôt que le Mausolée d'Avaratr'Ambohitsaina. Sur ce dernier point, le Président de la République a tenu à faire remarquer que c'était la volonté exprimée et par lui-même et par sa famille de ne pas l'inhumer au Mausolée. Tout comme il a annoncé un deuil national pour cette preuve « vivante » du nationalisme malgache.
Pendant les années 80, à certains moments où je lui rendais visite à son domicile parisien ou à son bureau à Présence Africaine, 25 rue des Ecoles au Quartier Latin, au cours de nos longs échanges de vue, entre autres sur les problèmes malgaches, je lui disais sur un ton mi-badin, mi sérieux : « Les politiques au pouvoir ne cessent de se sucrer, la politique à Madagascar fait plus que nourrir son homme. Eh bien, pourquoi n'avions-nous pas volé, détourné, rempli aussi nos poches impunément, alors que nous avions occupé des postes éminents de responsables, positions ô combien favorables à des actes et des actions contraires à la morale ? » « Tais-toi, me rétorquait Jacques Rabemananjara, sévère, me foudroyant du regard. Nous n'avons rien à regretter. Nous avons notre dignité. Nos familles, la tienne comme la mienne, chrétiennes et malgaches, nous ont élevés autrement, dans la droiture et dans la dignité. » Et nous riions ensemble, avant de passer à d'autres sujets plus intéressants. Car Rabe effectivement - nom par lequel ses proches le désignent affectueusement - avait évolué dans sa tendre enfance et jusqu'à l'adolescence à Maroantsetra, au milieu d'une grande famille dominée par un grand-père maternel de haute lignée : ce dernier l'avait élevé et lui avait appris, chaque jour qui passait, combien il faut vivre dans la justice et la probité, avoir beaucoup de rigueur, le respect d'autrui et un comportement digne. Toute sa vie durant, à quelque endroit qu'il se trouvait, dans le privé ou en tant que Haut Responsable public, Rabe ne s'était jamais départi d'un tel environnement. J'avais rencontré pour la première fois Jacques Rabemananjara à Paris, dans un café avenue de l'Opéra, où nous nous étions donné rendez-vous, à ma demande, un jour chaud de juin 1958, lui étant en exil politique suite aux événements de 1947. J'étais alors en mission en tant que conseiller de province aux finances de la province de Tananarive. Pour moi, le contact fut extraordinaire. Cet homme m'avait fasciné comme bien d'autres jeunes sans l'avoir jamais vu ni connu, sauf à travers ses écrits et sa renommée de militant patriote. Me faisant part de larges échos qu'il avait reçus du récent Congrès de Tamatave sur l'Indépendance de Madagascar (2-3-4 mai 1958), il me félicita de cette initiative de l'UNIUM (Union des intellectuels et universitaires malgaches) dont j'étais le président. Notre conversation avait porté, bien sûr, sur l'avenir du pays et le retour plus ou moins lointain de l'indépendance de Madagascar, alors que pratiquement au même moment le président Philibert Tsiranana déclarait publiquement que Madagascar recouvrerait son Indépendance lorsque les hommes mettraient le pied sur la lune. En tous les cas, promesse réciproque était faite, qu'une fois ensemble à Madagascar, nous travaillerions la main dans la main, mus par le même idéal, pour la prospérité et le développement de Madagascar libre ! Ainsi dès sa nomination en octobre 1960 par M. le Président Tsiranana comme membre de son premier gouvernement après le 26 juin comme ministre d'Etat chargé de l'Economie nationale, il m'avait demandé d'être son directeur de cabinet : ce que je me suis empressé d'accepter. Un insigne honneur. Je devins ainsi le premier et le plus proche de ses collaborateurs, m'efforçant ainsi, avec son aide, d'être à la tête d'une équipe vraiment soudée sous sa haute autorité. Ainsi commença aussi une amitié sans faille nous liant de façon indéfectible jusqu'au dernier moment. Tous les membres de son entourage avaient ainsi appris à connaître un homme exceptionnel, un héros qui représentait pour la jeunesse malgache un modèle vivant de patriotisme. Il n'y a pas à dire, Rabe choyait particulièrement la jeunesse de son pays, à l'Université, dans les écoles, dans les églises, sans distinction de confession, lui-même étant un catholique fervent. Il apportait farouchement son soutien aux jeunes de l'intelligentsia, par des actions concrètes comme l' octroi de bourses ou la recherche d'emplois idoines. A la fin des années 30, pendant son séjour à la Sorbonne comme étudiant, outre ses activités littéraires partagées avec des condisciples éminents comme Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, au Quartier Latin, Jacques Rabemananjara s'était familiarisé avec les problèmes politiques et économiques inhérents au colonialisme alors à son apogée à l' époque : le pacte colonial, l'économie de traite, l'impossibilité d'accéder à une véritable économie monétaire, l'obligation de se débarrasser du joug colonial pour l'instauration d'une économie de marché. Une fois Madagascar recouvrant sa souveraineté internationale, l'ancien élève des jésuites d'une intelligence rare et d'une perspicacité à toute épreuve qu' était Jacques Rabemananjara , haut responsable dans la première République, avait mis tout son talent et son savoir au service du pays, sans réticence aucune et malgré les soupçons et calomnies. Homme politique libéral certes, en charge de l'économie nationale et du développement du pays, il n'avait toutefois pas hésité à mettre en exergue le rôle de l'Etat dans la défense des intérêts économiques et sociaux de Madagascar. En Occident hautement industrialisé, cela s'appellerait de la social démocratie, dans la mesure où le peuple, encore pauvre et faible, sans résistance devant les assauts d'un capitalisme débridé avait besoin d'un peu plus d'Etat tout en admettant, sans paradoxe, qu'une concurrence salutaire doit exister. Ainsi, au ministère de l'Economie, au ministère de l'Agriculture ainsi qu'à celui des Affaires étrangères, postes qu'il avait occupés tour à tour pendant les douze ans de la Première République, Jacques Rabemananjara avait mis à profit, en faveur du pays malgache et de son peuple, les relations bilatérales et internationales qu'entretenait Madagascar : ONU et tout son système, la CEE, les institutions de Bretton Woods, les pays occidentaux dont la France avec notre appartenance à la zone Franc, expression de notre solidarité avec ses pays membres et de notre soumission volontaire à une discipline rigoureuse dans la gestion de notre économie par rapport à la monnaie Franc. Au cours des fréquentes négociations auprès des instances internationales ou avec les puissances bilatérales, Jacques Rabemananjara à la tête d'importantes délégations gouvernementales, s'était révélé un redoutable avocat pour la défense des intérêts malgaches et était même, dans plusieurs occasions, sollicité par d'autres pays pour être le porte-parole de l'ensemble des Africains, ce qui constituait pour nous un motif de fierté légitime. Nous n'aurons de cesse de répéter et d'insister sur le profond attachement de Jacques Rabemananjara aux valeurs universelles certes, mais surtout aux valeurs nationales malgaches. Cela éclate dans la vaste gamme de son écriture. Tout au long de sa brillante carrière politique, dans ses contacts quotidiens avec son entourage, dans ses propos : toujours la rectitude, la sincérité, la droiture qu'il voulait constamment mettre en pratique et transmettre dans toute son action. Georges Ravelonanosy l'avait rappelé d'ailleurs en évoquant le poète : « Ni dualité, ni hiatus, car la poésie c'est le rêve et non la rêverie. Rêver la réalité et réaliser le rêve, ce sont les deux termes de l'équation personnelle de Jacques Rabemananjara qui affirme que le poète n'a pas le droit de « se détourner des préoccupations de la cité et de laisser aux seuls politiques, à ceux qui ont les mains sales, la responsabilité de se compromettre, de s'user dans les débats majeurs de la nation. » » (Georges Ravelonanosy, Jacques Rabemananjara, éd. Fernand Nathan, 1970. Cité par Mukala Kadima Nduzi in Jacques Rabemananjara, l'homme et son œuvre, collection Approches Présence Africaine, 1981, page 173) Jacques Rabemananjara n'échappait pas ainsi, surtout pendant les premières années de son mandat de ministre (1960-65) aux calomnies et même l'hostilité avérée de certain entourage puissant du pouvoir, qui l'avait accusé de grande corruption par le « prélèvement d'importantes commissions dans le commerce du riz en provenance du lac Alaotra », accusations dont il était sorti blanchi par la Justice. En réalité, ses adversaires le soupçonnaient de vouloir prendre le pouvoir. Cela n'était pas le cas : Jacques Rabemananjara, malgré son grand charisme et celui du Dr Ravoahangy, voulait rester fidèle à la parole donnée à M. Tsiranana pour préserver l'unité nationale et l'intérêt général. Je ne saurais terminer, au risque d'être trop long, sans me référer à un des derniers essais de Jacques Rabemananjara « Le Prince Razaka ». Il s'agit en quelque sorte d'un véritable testament légué, certainement à ses enfants, mais à tout Malgache qui ne veut pas se détacher de ses racines, de la sagesse et de la grandeur de ses ancêtres. Ainsi, Rabe, faisant œuvre d'historien avec un brin de subjectivité qui marque tout historien du passé lointain qui se respecte, rappelle que son grand aïeul du côté paternel, le Prince Razaka est un descendant direct d'Andrianampoinimerina et de Rambolamasoandro, contraint d'aller chercher refuge jusqu'à Maroantsetra chez les Princes Zafirabay, alliés de Radama I et à la mort de celui-ci pour échapper au massacre perpétré par Ranavalona I jusqu' au moment de son accession au trône en 1828 ; de même que le Prince Ramanetaka s'était enfui aux Comores pour les mêmes raisons. Jacques Rabemananjara nous révèle ainsi et nous enseigne cette recherche avec acharnement de notre identité, avec tout ce que cela implique de traditions nobles, de sens de la dignité, de mœurs exemplaires à transmettre de génération en génération, pour que la Nation soit une nation véritable apte à se tourner vers le progrès dans l'entier respect de ses valeurs.
C'est étrange un deuil, extrêmement étrange, cette sensation d'amputation inéluctable. Il est très difficile à vivre le remord d'avoir été absente, absorbée ailleurs quand il aurait fallu être là pour accompagner les derniers moments, impressionnantes ces images qui envahissent pour rompre le vide. La première fois que je vous ai vu, Jacques Rabemananjara, ce fut de la maison de mes parents à Faravohitra. Vous descendiez les escaliers avec votre femme Marcelle et votre fille, je pense que c'était Chantal, deux lucioles légères et rieuses, suivies par un regard grave, illuminé de l'intérieur. La petite fille qui aimait lire avait croisé un écrivain. J'ai rencontré ensuite Dox, Emilson Daniel Andriamalala que Juliette Ratsimandrava nous avait présentés à la Bibliothèque nationale, Clarisse Ratsifandrihamanana qui a reçu simplement la lycéenne qui voulait faire un exposé sur son œuvre… et d'autres encore plus tard : Jorge Semprun, Ismael Kadaré, Andreï Makine, Edouard Maunick, Le Clezio…etc. Vous avez tous le même regard, le même silence profond et les mots qui se cherchent. Je ne vous ai jamais parlé de cette rencontre primordiale. On parlait beaucoup de vous dans ma famille, vous étiez le trio Ravoahangy, Raseta, Rabemananjara. Je suis née en 1948, j'ai grandi dans l'ombre de 47, mon père m'a parlé de ce qu'il a vu en prison, un de mes oncles a mené la rébellion dans la région de Vatomandry, il est resté en camp pendant une année, et m'a parlé des lames de bambous qui étaient enfoncés dans les ongles, des excréments jetés sur les aliments, il n'a jamais quitté Vatomandry … Il est mort il y a quelques années, tout un pan de l'histoire est dans la tombe avec lui, combien n'ont pu raconter ce qu'ils ont vécu. Mieux vaut se taire devant cette bagarre actuelle de chiffres pseudo universitaires sur le nombre de morts en 47. « Ny mangina volamena » (ndlr : "le silence est d'or") disent les Malgaches. A chacun sa dignité et son respect des morts. Et vous-même vous l'avez appliqué. Dans nos longs entretiens, vous n'avez jamais parlé de douleur, vous ne vous êtes jamais plaint, juste quelques phrases pour raconter le rai de lumière, qui devint « Antsa », « Antsa » le poème fétiche de la rébellion contre la colonisation et le poème de liberté, « Antsa » que j'ai rencontré partout où mes pérégrinations d'écrivain m'ont menée, Paris, New York, Milwaukee, Bâton Rouge, Lausanne, Copenhague, Dakar et d'autres villes encore. Vous ne parliez jamais de vous mais pour raconter la prison, vous avez récité quelques vers de « Antsa » et glissé quelques mots sur la souffrance de votre femme qui ne pouvait vous rencontrer. « Manaja tena, ny fahoriana tsy hahahaka », « respecte-toi et n'étale jamais ta douleur » Qu'il est dur à vivre ce principe fondamental de la culture malgache, vous étiez ce principe même, vous que je suivais quelquefois dans la rue, sans vous l'avoir jamais dit, frêle silhouette dans son pardessus noir, marchant lentement Porte d'Orléans à Paris pour rentrer rue de Portoriche, silhouette un peu voûtée. Je ne vous ai jamais dit à quel point me touchait cette silhouette si humble, si modeste, fondamentalement modeste, dans ce monde où ne comptent plus que les paillettes, de préférence en toc. Qu'il fut long cet exil, si long, qu'il fut long ce silence, si long. Et si digne. De vos années au gouvernement vous m'avez tout simplement dit : « j'ai pris mes responsabilités et j'ai fait ce que j'ai pu », de 72 vous fûtes laconique, juste un mot : « on ne tire pas sur des étudiants » Ce n'est qu'aujourd'hui que je comprends votre silence, les blessures terribles qui furent les vôtres ne se racontent pas. Mais votre colère ne s'est jamais éteinte : elle a explosé dans « Thrènes d'avant l'aurore », colère douloureuse de celui qui voyait sa terre souffrir, cette terre qu'il portait en lui, l'Ile femme, l'Ile rouge, l'Ile des boutriers de l'Aurore. Vous en trembliez, il y a des indignités que l'on ne commet pas et des inélégances qui furent insupportables pour le vieux malgache que vous fûtes. Seul parler de « Présence Africaine » pouvait vous calmer, « Présence Africaine » que vous aviez contribué à créer, que vous gardiez farouchement avec Christiane Diop, il faut que l'héritage soit préservé et transmis disiez-vous et vous me parliez de Césaire, de Senghor, de Damas, de Cheikh Anta Diop et puis des plus jeunes : Théophile Obenga, Mumbimbe, ceux que les universités américaines ont accueillis, ceux de toute la réflexion sur l'identité post-coloniale, ceux des recherches sur les blessures et les traumas. Grâce à « Présence Africaine » vous avez pu porter la culture malgache à la face du monde. Et maintenant que l'Europe se ferme, que les vieux démons se réveillent, je sais à quel point ça a dû être difficile. Mais vous n'en parliez pas, et cela n'empêchait pas l'éclair de bonheur dans votre regard quand vous évoquiez Sartre mangeant dans le restaurant derrière le Panthéon, qui appartenait à la famille de votre femme et où vous avez rencontré celle-ci et le sourire que vous aviez quand vous ajoutiez « Camus aussi y est venu » La rue de Portoriche devenait alors le lieu du souvenir et de la mémoire. Paris était existentialiste et vous vous êtes battu pour la négritude. Vos pairs vous ont reconnu. Pourquoi ne demanderions-nous pas que la rue de Portoriche ou le groupe d'immeubles où vous habitiez soit baptisé « Jacques Rabemananjara » ?, quel plus bel hommage pourrait être rendu à celui qui a su pardonner et être médiateur dans une histoire commune qui ne fut pas toujours sereine ? La sérénité, elle, était rue de Portoriche quand Marcelle servait les petits gâteaux sur une assiette en porcelaine et que vous parliez de Nosy Mangabe en m'appelant « ma fille ». Il y avait aussi vos autres filles « littéraires », Charlotte Rafenomanjato et Esther Nirina, dont vous étiez si fier, et il y a surtout Jean-Luc Raharimanana, le fidèle des fidèles qui a emmené chez vous « vos enfants » : Abdourahmane Waberi, Eugène Ebodé, Boniface Mongo Boussa…, les héritiers de la réflexion, ceux qui vaillent que vaillent essaient de poser les questions, de suivre la trace des aînés. Mais vous n'en oubliez pas pour autant ce qui se passait au pays. Vous connaissiez les poèmes d'Elie Rajaonarison, les efforts du groupe Sandratra et d'autres encore et discuter avec vous était un vrai régal de l'intelligence et de l'amour du pays. Merci de nous avoir aidés à mûrir. J'espère que Jean-Luc pourra publier très vite ses entretiens avec vous. Et maintenant que le deuil se fait long fleuve tranquille, que le bonheur et la reconnaissance sont là, de vous avoir rencontré, d'avoir beaucoup appris avec vous, au nom de tous les artistes, des écrivains, des musiciens, des chanteurs, des poètes, des peintres et des comédiens, laissez-moi rêver que vous êtes maintenant à Nosy Mangabe, l'îlot de vos ancêtres, l'îlot de nos ancêtres, ces marins fous qui traversèrent l'Océan à bord de boutres fragiles, l'îlot des origines, dans cette baie d'Antongil, lieu de la fulgurance où le bleu de la mer marie son immensité à la ligne blanche des boutres, laissez-moi vous imaginer, là-haut sur la tombe de vos ancêtres, avec le Prince Razaka. Le voyage initiatique aura bouclé sa boucle. Jacques Rabemananjara, reposez en paix et merci d'avoir porté si haut les lettres malgaches. Merci aussi à Bekoto de m'avoir poussé à écrire ce texte. Michèle Rakotoson Antsahabe, ce 10 avril 2005 |
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