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La poésie malgache en deuil

lundi 21 juin 2004, napetrak'i / mis en ligne par Nary


Ce n'est pas sans tristesse que nous avons appris le décès de Esther Nirina Rabemananjara née RANIRINAHARITAFIKA le samedi 19 juin 2004 à Antananarivo, dans sa soixante douzième année.

Née le 17 novembre 1932, elle a été pendant vingt ans en service à la Bibliothèque municipale d'Orléans.

Elle a publié des poèmes dans des revues comme Cahiers Bleus, Revue Noire et Présence Africaine. Elle a publié deux recueils de poèmes aux éditions Serjent à Orléans : "Silencieuse respiration" (1975) et "Simple voyelle" (1980) qui a reçu le grand Prix littéraire de Madagascar de L'ADELF.

En 1990, elle décide de rentrer à Madagascar et publie chez Madprint à Antananarivo son troisième recueil "Lente Spirale". Son quatrième recueil, "Rien que la lune" parait aux Editions Grand océan (La Réunion) en 1998 Esther Nirina figure dans l'anthologie de la littérature malgache d'expression française des années 80 de Liliane Ramarosoa, Editions L'Harmattan, 1994.

Elle est également auteur de nombreux poèmes inédits en malgache.

Elle est membre titulaire de l'Académie Malagasy, Commandeur de l'Ordre National Malagasy et Chevalier des Arts et des Lettres de la Republique Française

Nous adressons toutes nos sincères condoléances à sa famille.

La rédaction

Hommage : Esther Nirina

Un grand poète s'en est allé

 Le monde de la culture malgache, de la littérature plus particulièrement est en deuil. En effet, la femme de Lettres et Poète Esther Nirina Rabemananjara, née Ranirinaharitafika, nous a quittés, le samedi 19 juin 2004.

Survol littéraire :

 • " L'Imerina simple jeu de nombril..."  Esther Nirina, en tant que poète, décrit le conflit social entre tradition et modernité. Mais c'est dans sa plus tendre enfance qu'elle a pris le goût de rédiger des poèmes. Pour rire, pour voir. Puis, c'est devenu un hobby presque un métier.

Elle a, à son actif : "Multiple solitude", "Simple voyelle", "Pour avoir ((Revue Noire n°26 spécial Madagascar), "Lente spirale" ((5ème Mur de poésie des poètes africians, Tours, 6-17 mars 2004)... Son dernier chef-d'oeuvre est "Rien que la lune" (Editions Grand océan, 1998). Qu'en dit-elle ? : "J'ai choisi la mémoire folle, celle humide - l'image perdure à longueur de sa poésie - de l'écoulement du sang, de la pluie fine d'autrefois, de l'haleine fraîche d'un matin mouillé, de l'eau qui coule toujours vers la mer promise, de la pluie précédant la vie, de l'odeur de la terre mouillée, du mouvement des eaux, des vagues / Qui parlent / Le langage de la mer, de la route du puits, du galop du sang ... Quand j'invoque moi, l'Imerina simple jeu de nombril, c'est une île toute entière qui s'anime... ". Il s'agit d'une anthologie de toute son oeuvre grandiose.

 • "En marge des catalogues et des courants..."  Poète malgache de renommée internationale, prix littéraire de Madagascar, Esther Nirina a vécu vingt ans à Orléans avant de retourner sur la terre de ses racines. Tout récemment, elle a reçu la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres du gouvernement français. En lui remettant ce haut insigne d'honneur, Georges Tréguier, Conseiller culturel adjoint à l'Ambassade de France, lui avait déclaré : " la particularité de votre œuvre poétique est précisément d'être inclassable ; son originalité, sa vivacité la situent en marge des catalogues et des courants... ". Mais Esther Nirina est également Commandeur de l'Ordre National Malagasy et membre titulaire de l'Académie Malagasy. Dans le volet œuvres sociales, elle est conseillère Presbytériale, président-fondatrice de l'association "Mitondrasoa" et présidente de l'Amicale des Anciennes Eclaireuses Unionistes de Madagascar (A.A.E.U.M.). Pour nous, le présent est de rigueur car une personnalité de la grandeur d' Esther Nirina ne meurt pas. Elle devient absente physiquement mais omniprésente dans le coeur et dans l'esprit. Esther Nirina sera inhumée le vendredi 25 juin 2004 au caveau familial d'Ambohimifangitra (Carion) après une cérémonie religieuse en la Paroisse Internationale d'Andohalo. A toute la famille, l'équipe de Madagascar Tribune présente ses profondes condoléances.  

Madagascar tribune du 22/06/04
Jeannot R

Décès d'Esther Nirina

Une grande voix de poète s'est tue

On a appris avec tristesse la disparition, samedi, d'Esther Nirina, figure majeure de la littérature malgache d'expression française depuis qu'elle avait publié, en 1975, « Silencieuse respiration ». Il y avait, dès les premiers vers du poème portant ce titre, l'affirmation d'un ton personnel : « Dis-moi pourquoi a-t-il choisi / Ce coin du ciel pour répandre son incendie / Est-ce un coucher de soleil / Ou bien l'écume du temps ? »

Ce ton personnel n'allait cesser de s'imposer, à travers « Simple voyelle », « Multiple solitude » et « Lente spirale », jusqu'à former ensemble, à l'occasion d'une réédition sous un volume regroupant les différents recueils, « Rien que lune ». On prenait alors conscience, c'était en 1998, de la cohérence de sa trajectoire poétique. Résolument ancrée dans les paysages de son enfance, elle s'ouvrait au monde dans un langage universel - et nous ne parlons pas ici de la langue française qu'elle avait choisie comme moyen d'expression, mais bien plutôt de la pertinence d'images sans frontières : « Cette / Vision / Qui ripe ma langue / En arrondie / Me dépose des mots / Qui chantent / Un autre cri ». Jacques Rabemananjara, préfaçant « Lente spirale », dessinait le mouvement même qui est le moteur de cette poésie : « Le lyrisme est ici synonyme de retenue constante : il se sent tout brûlant comme braise, mais n'explose pas et ne se déploie jamais en ligne droite : il s'enroule toujours en spirale, comme à tâtons, autour du sentiment ou du sujet qui l'inspire. »

Le hasard veut que cet article paraisse le jour anniversaire de la mort de Jean-Joseph Rabearivelo. Et ce n'est faire injure ni à celui-ci ni à Esther Nirina de les rapprocher dans une commune préoccupation de l'usage des langues. A tel point que la dernière nommée avait, le 28 mai dernier, présenté à l'Académie Malgache un nouveau recueil - pour la première fois - bilingue. Osant ainsi affronter publiquement un territoire qu'elle s'était jusqu'alors réservée pour l'écriture intime, non éditée. Apprenant le décès d'Esther Nirina, Dominique Ranaivoson témoignait dimanche de l'attention avec laquelle elle suivait les carrières d'écrivains bien plus jeunes qu'elle. Il n'y a pas si longtemps, en 2002, elle avait même traversé à la fois la barrière des générations et des expressions artistiques pour une exposition conçue avec la plasticienne Vonjiniaina.

C'est que les vrais poètes n'ont pas d'âge. Leurs mots nous frappent au coeur. Nous pouvons être reconnaissants à Esther Nirina d'avoir donné, dans sa poésie, un sens à la vie - la sienne, la nôtre.

Pierre Maury
Gazette de la grande ile du 22/06/2004

Esther Nirina : le souffle s'en est allé, doucement

Elle n'était pas peu fière des nombreuses distinctions qui sont venues couronner une carrière littéraire commencée sur le tard - petite fille, elle écrivait déjà des poèmes sur ses cahiers - que ce soit le prix Grand Océan remporté haut la main en 2002 ou la médaille de Chevalier des arts et des lettres décerné par la France, il y a moins de trois semaines, et pourtant, une chose aurait, selon ses proches, manqué au bonheur d'Esther Nirina, décédée samedi dernier dans la capitale, à l'âge de 72 ans : être reconnue comme un poète de langue malgache.

Il est vrai que jusqu'ici, ses tentatives littéraires dans sa langue maternelle se résumaient à quelques vers en malgache lâchés gracieusement, comme à son habitude, dans "Terre à taire", un recueil poétique illustré par les oeuvres de la plasticienne Vonjiniaina, sorti il y a deux ans. Elle avait aussi écrit des contes en malgache, qu'elle n'avait jamais publiés. A sa grande amie Lydiary, poète comme elle et femme de poète aussi (Lydiary est l'épouse de Solofo José, acteur radiophonique réputé et président actuel de Faribolana Sandratra), Esther Nirina confiait qu'elle aimerait bien éditer quelque chose en malgache, mais qu'elle en maîtrisait mal la syntaxe et la grammaire. "On sentait qu'elle en souffrait", se souvient Lydiary. Néanmoins, Esther Nirina s'y appliquait, avec ténacité et ferveur. Ces derniers mois, elle apportait régulièrement ses poèmes, en malgache, à Lydiary et à Solofo José, pour correction.

Car elle avait bien l'intention de les publier. Ce sera chose faite : les éditions Grand Océan sortiront en octobre de cette année le recueil poétique, bilingue, dans lequel figureront ces poèmes écrits en malgache.

"C'ÉTAIT UNE PHILANTHROPE"

Née et mariée à Madagascar, Esther Nirina émigra, juste après son mariage, vers la France. Etablie à Orléans, elle y exerça le métier de bibliothécaire, assouvissant par la même occasion son amour pour les livres et la littérature. Aussi curieux que cela puisse paraître, elle avait surtout profité de sa situation pour se familiariser davantage avec les oeuvres de Rabemananjara, Dox ou encore Rabearivelo. Elle tiendra régulièrement, dans sa bibliothèque, des mini-conférences centrées sur Madagascar et dans lesquelles elle parlait toujours, avec passion, bien sûr, de ces poètes et écrivains qu'elle aimait, et de cette île qui lui manquait tant.

Elle n'écrira pas en malgache, mais aussi bien "Silencieuse Respiration" (1975) que "Lente Spirale" (1990), ou encore Simple voyelle" (1980), tout son œuvre sera empreint de la nostalgie des terres rouges de son Imerina natale, de la musicalité mélancolique et la symbolique évanescence des "hainteny" qui ont bercé son enfance.

Des caractères forts, sur une écriture pure, aérienne, qui ont presque occulté les autres points saillants des écrits d'Esther Nirina, et dont le moindre n'était sûrement pas la profonde humanité qui s'en dégageait. Les poètes ont un défaut : ils sont incapables de tricher. A Ambohimifangitra, petit village sis près de Carion, d'où elle était originaire, Esther Nirina avait, peu après son retour de France, au début des années 90, financé personnellement divers travaux comme la restauration de l'école primaire publique locale et du terrain de basket, la construction d'une bibliothèque ainsi que la réparation des bancs de l'église. "Esther, c'est une philanthrope", déclare sans ambages Lydiary. A cette dernière qui lui avait demandé, un jour, pourquoi les mots "souffle" ou "respiration" revenaient souvent dans ses poèmes, elle répondit simplement : "Parce que le souffle, c'est la vie". Le sien s'en allé, doucement, comme s'il s'excusait de le faire si tôt, samedi dernier.

Esther Nirina sera inhumée ce vendredi 25 juin à Ambohimifangitra.

Andry :
L'Express de Madagascar du 23-O6-O4


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