Charlotte-arrisoa Rafenomanjato - "Sang pour sang, vie pour vie" : un polar historique
"Sang pour sang, vie pour vie", de Charlotte Rafenomanjato, paru chez Sme, 237 pages.
Avec pour guide "L'insurrection malgache de 1947" de Jacques Tronchon, ouvrage de référence s'il en est sur ce qui est bien la première guerre de libération dans les colonies françaises en Afrique, un combat dont s'inspireront cinq ans plus tard les combattants algériens du Fln, Charlotte Rafenomanjato laisse libre cours à son impétueuse imagination laquelle débusque des secrets et perce à jour des mystères pour qui cette "large tranche de notre histoire (fut) jusqu'à nos jours (un) refuge insolite". "Je ne prétends pas écrire l'histoire", prévint-elle néanmoins. Elle n'en a pas besoin, de toute façon.
En 1947, Louis Lesaky a vingt ans. De ce modeste instituteur résidant à Marolongo, petite ville imaginaire du Sud-est, révolté depuis toujours contre l'envahisseur français, et qui par la suite prendra les armes et le maquis, Charlotte Rafenomanjato fera un farouche combattant pour la liberté, un peu naïf sur les bords mais porté par une foi patriotique aveugle, ardente, et surtout par une haine à mort à l'endroit de ces Blancs qui "ont droit de vie et de mort" sur les habitants d'une terre qui n'est pas la leur : "ma soif de combattre les vazaha et de les vaincre fait surface comme une lave mortelle", déclarera-t-il alors. Il faut dire que l'auteur lui a minutieusement "préparé le terrain" : le père battu par les forces coloniales et qui en restera paralysé à vie ; Thérèse, l'unique amour de sa vie, violée par un colon… Ce roman historique est d'ailleurs construit comme un polar, Charlotte Rafenomanjato n'hésitant pas, souvent, à recourir à des méthodes et ingrédients dignes d'Hollywood pour relancer le suspens : vers la fin du livre, on s'étripera, par exemple, pour la possession d'un manuscrit dont le contenu est jugé explosif. Quant aux méchants, ils y sont abominables, parfois jusqu'à la caricature : colons sans foi ni loi, traîtres - des compatriotes - répugnants de fourberie, hommes d'affaires véreux et sans scrupules, fonctionnaires félons et corrompus… Et tant d'autres dont les agissements tendront à barrer la route à Lesaka dans son combat pour la liberté et dans sa quête d'un idéal de pureté, de justice et de probité qu'il poursuivra bien au-delà de l'indépendance du pays - jusqu'au début des années 80, en pleine Révolution socialiste, assurément l'un des éternels vieux démons de Charlotte Rafenomanjato -, par-delà toutes les désillusions qu'il aura accumulées.
Destins exceptionnels
Dans la galerie de destins hors du commun qu'elle nous propose tout au long de "Sang pour sang…", signalons celui d'Elise Leblanc, l'autre personnage principal du livre, fille d'un colon et d'une Malgache, "une bâtarde entre deux races" en quête de paix.
Dans une écriture raffinée, poétique parfois, empreinte d'une sensibilité toute féminine qui hésite toujours entre puissance évocatrice et romantisme, Charlotte Rafenomanjato nous offre avec "Sang pour sang, vie pour vie" un roman attachant, haletant, tumultueux. Et terriblement ambitieux : comme si elle en avait assez de "n'être" qu'une brillante représentante de la littérature africaine francophone pour se lancer (enfin ?) sur les traces d'Irène Frain ou de Barbara Chase-Riboud.
Andry R.
L'Express de Madagascar du 25-03-03